Delphine Coindet — Le tout pour le tout

Delphine Coindet · Autofriction, 2023, vue d’exposition, Centre d’art Pasquart, Bienne, 2023 © ProLitteris. Photo : Julien Gremaud

Delphine Coindet · Autofriction, 2023, vue d’exposition, Centre d’art Pasquart, Bienne, 2023 © ProLitteris. Photo : Julien Gremaud

Delphine Coindet · Sit in, 2023, installation de pneus ; au mur: Tissage 1, Tissage 2, Tissage 3, 2022, vue d’exposition, Centre d’art Pasquart, Bienne, 2023 © ProLitteris. Photo : Julien Gremaud

Delphine Coindet · Sit in, 2023, installation de pneus ; au mur: Tissage 1, Tissage 2, Tissage 3, 2022, vue d’exposition, Centre d’art Pasquart, Bienne, 2023 © ProLitteris. Photo : Julien Gremaud

Fokus

Dans une exposition en deux temps, dont l’un en dialogue avec Fausta Squatriti, Delphine Coindet tente une traversée de son œuvre pour en transmettre les grands développement. Ainsi déployé, son travail sculptural, qui frappe par le plaisir des formes et des matériaux, rappelle que la joie et la dérision y cohabitent avec la gravité et le politique.

Delphine Coindet — Le tout pour le tout

On peut s’en étonner, mais les retrouvailles avec l’œuvre de Delphine Coindet passeront d’abord par l’intermédiaire d’une autre artiste. Au premier étage du Centre d’art Pasquart a lieu la rencontre inédite, provoquée par les commissaires d’exposition Paul Bernard et Marjolaine Lévy, entre l’artiste française et l’artiste de l’avant-garde italienne Fausta Squatriti (*1941), fondée essentiellement sur des correspondances formelles : design abstrait, finitions soignées, absence de traces, formes colorées, surfaces réfléchissantes, intersection des disciplines artistiques. Le regard glisse par ricochet des sculptures de l’une à celles de l’autre, se trompant parfois d’attribution, en particulier avec les ‹Sculture colorate›, 1964-1974, de Fausta Squatriti, qui à bien des égards semblent avoir anticipé les objets de Delphine Coindet. Le parallèle proposé contribue autant à inscrire cette dernière dans une histoire renouvelée et élargie des formes qu’à reconsidérer sa consœur jusque-là un peu négligée.

Au miroir de l’autre
Certaines des œuvres iconiques de Delphine Coindet (‹Cosmos›, 2009 ; ‹Fogh›, 2006 ; ou encore ‹Cross›, 2006) rayonnent au premier étage par leurs lignes simples, leur géométrie élémentaire, leur représentation minimale et familière, leur exaltation du jeu. Interrogeant le statut d’image de la sculpture, la plupart ont été conçues grâce à un logiciel de dessin informatique : ce sont des archétypes.  
Ces œuvres ne se retrouvent guère dans la Salle Poma, où se déroule la seconde partie de l’exposition. Dans l’immense pièce, l’artiste a conçu une scénographie permettant d’agréger différents moments de vie, voire toute une vie, et donc différents moyens de fabrication et phases de création. Aux œuvres très produites succède une période de travail plus artisanale, coïncidant avec l’installation de l’artiste à Lausanne en 2006 et le repli dans un atelier, où l’expérimentation prend place et où un retour à la prise en main des choses, plutôt que la délégation de la production à des tiers, s’opère. Cette période fait écho à une logique actuelle d’économie de moyens : « Il y a moins d’espace, moins de choses, et les choses servent à revenir, à réactionner l’histoire, les histoires », explique Delphine Coindet.
Dans une scénographie conçue en pensant au ‹Merzbau›, 1923-1937, de Kurt Schwitters et à ses recoins, se retrouvent côte à côte les provisions de matériaux, des pièces d’atelier, des œuvres jamais montrées, d’autres reformulées ou encore nouvelles. Cet éternel retour à l’existant – « conservé, préservé pour un jour peut-être s’en resservir » – concerne aussi la structure centrale, dont les panneaux en bois proviennent de l’exposition précédente du centre d’art. À cette structure se sont ajoutées trois colonnes de pneus de voiture – des «totems» –, qui prennent acte de la hauteur de la salle.
L’espace de la Salle Poma ainsi subdivisée en quatre permet une progression selon les saisons dans le désordre. Delphine Coindet a cherché à transmettre de manière didactique les grands axes de sa pratique au cours des trente dernières années, « en déconstruisant les processus de construction ». L’entrée nous situe en plein été, avec les œuvres produites, comme ‹Scie›, 1995, et ‹Le i›, 1995, et le chapitre qui leur succède. Comme l’artiste l’expliquait en 2012 à Lise Guéhenneux : « [...] dans les années 1990, j’avais une vision assez simpliste de comment on fait de l’art, c’est-à-dire, on dessine et on produit. » À la fin de cette phase de modélisation, Delphine Coindet interroge l’usage des objets à travers leurs processus de fabrication qu’elle se réapproprie, mais aussi, par extension, à travers le rapport aux œuvres : qu’est-ce qu’on en fait, comment vit-on avec elles ?
La question de la représentation et donc celle des matériaux de base sont au centre de ses réflexions, comme l’illustre ‹Solitario›, 2009, avec ses surfaces articulées en miroir, en contreplaqué : « On n’est pas que dans l’image, on est aussi dans le réel, et c’est pour ça que je tends vers la sculpture, car ce qui m’intéresse, c’est la confrontation avec la vie réelle, l’espace réel. C’est pour ça que je ne fais que jouer avec des reflets, des échelles, des renvois et des inversions, de couleur, de sens, de forme. » Par exemple, les proportions des objets, souvent surdimensionnés, exigent d’ajuster son approche pour voir, de prendre de la distance. Ainsi l’une des colonnes de pneus figure une cigarette par l’agencement de couleurs caractéristiques (‹Rouler tue›, 2023).

En revenir à soi
La visite se poursuit par la droite, avec l’hiver et un espace sobre au caractère domestique et autobiographique, où l’on trouve une paire de skis décorés avec des autocollants colorés (‹Ski›, 1986) – peut-être la première pièce réalisée sans le savoir –, un ‹Matelas›, 1993, recouvert d’une couverture à carreaux bleus et bruns confectionnée par une couturière – jamais exposée –, et le ‹Piano›, 2023, de l’adolescence dissimulé sous une feutrine marron qui a servi à une autre œuvre. Ce retour dans le temps – ces pièces et instrument proviennent de la maison familiale – permet à l’artiste d’aborder les conditions qui déterminent les choix esthétiques et de considérer ses premières influences, en particulier le contexte des années 1980 et la classe moyenne de la France de province, milieu dans lequel elle a grandi.
Le printemps nous invite à passer de l’intime à la rue, avec toute la production matérielle et verbale des manifestations politiques, les bruits du monde, le tumulte ambiant. Des pneus cette fois-ci posés au sol et empilés à plat servent de contenants à toutes sortes de matériaux provenant de l’atelier (‹Sit in›, 2023). Ils forment aussi des gradins depuis lesquels observer les élans de la rue symbolisés par le ‹Calendrier anarchiste›, 2012, et autres tracts et bannières. Enfin, l’automne introduit la période des assemblages et des collages des années 2000 dans une « chapelle-atelier », délimitée par des ‹Vitraux d’appoint›, 2017, à l’origine exposés dans la Collégiale Saint-Martin. L’espace plus petit, plus dense, permet au corps de se retrouver dans une autre forme d’intimité, et au regard de se resserrer sur des microcosmes.
Delphine Coindet s’est saisie de cette exposition comme d’une occasion de réarticuler les éléments de son parcours et de sa production. Elle voulait rassembler ses œuvres et ses matériaux, et travailler dans une scénographie envisagée « comme un espace de cité utopique ». ‹Autofriction› renvoie ainsi à la modernité esquintée comme à la confrontation de l’artiste avec elle-même, sans manquer d’humour.

Laurence Schmidlin est la directrice du Musée d’art du Valais, Sion. laurence.schmidlin@gmail.com
 

Bis 
19.11.2023

Delphine Coindet (*1969, Albertville) vit à Lausanne
1992 D.N.S.E.P, École Régionale des Beaux-Arts de Nantes
1993 Institut des Hautes Études en Arts Plastiques, Paris
2011–2012 Villa Medici, Rome

Expositions personnelles (sélection)
2021 ‹Lisièrement›, Lemme, Les Arsenaux, Sion
2019 ‹Quoi fabrique qui ?›, Galerie Laurent Godin, Paris
2018 ‹Ventile›, Le Portique, Centre d’Art Contemporain du Havre
2016 ‹Isme›, La Placette, Lausanne
2015 ‹Modes & usages de l’art›, Centre d’art contemporain d’Ivry – Le Crédac, Ivry-sur-Seine
2011 ‹Les contours farouches›, Galerie Evergreene, Genève
2008 ‹Chausses-Trappes›, Fri Art, Centre d’art de Fribourg
2003 ‹New Barroco›, Synagogue de Delme

Ausstellungen/Newsticker Datum Typ Ort Land
Delphine Coindet — Autofriction 10.09.202319.11.2023 Ausstellung Biel/Bienne
Schweiz
CH
Künstler/innen
Delphine Coindet
Autor/innen
Laurence Schmidlin

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